En cette époque où la bio-diversité est en chute libre, le cas du macleef défie la logique. Habitant des hautes montagnes d'Arrée, ce mammifère étrange ne fut connu qu'après le Moyen Age. Les innombrables tentatives de l'homme pour capturer - ou même simplement approcher - le moindre représentant de l'espèce s'étant invariablement soldées par un échec, nos sociétés modernes ont pratiquement fini par y renoncer.
Est-ce pour cela que l'animal est parvenu à rester si vivant dans notre imaginaire ? Dans le même temps, et de façon apparemment paradoxale, il est en tout cas devenu plus familier aux naturalistes. Notamment à certains d'entre eux, qui ont consacré, ces dernières années, une belle énergie à réhabiliter son existence.
Damien Kedams, par exemple. Conservateur du Musée d'histoire naturelle de Rennes. Cet entreprenant pédagogue, désormais en passe de devenir spécialiste mondial du macleef, a rassemblé au fil des ans une impressionnante quantité de témoignages et de matériel (squelette, moulages d'empreintes, touffes de poils) sur le mystérieux ruminant. Au point d'avoir rédigé à son sujet une très sérieuse monographie (malheureusement épuisée), et de lui avoir consacré, dans son musée, toute une exposition. Inaugurée le 1er avril 1995, celle-ci accueillit de nombreux visiteurs jusqu'alors persuadés du caractère fictif de la bête, qui repartirent convaincus du contraire.
Grâce à ses travaux et à quelques autres, on sait désormais que Maclefus bretonus, dont la morphologie tient de la chèvre et du renard, appartient à l'ordre des ongulés artiodactyles. On a trouvé des signes de sa présence dans les monts d'Arrée, dans les montagnes rocheuses américaines, dans les neiges du Kilimandjaro, ainsi que sur les sommets tibétains dont il aurait toutefois disparu récemment. De taille moyenne (1m80 de hauteur au garrot), ce mammifère au doux au pelage brun est doté d'une petite queue en forme d'arc dirigé vers le ciel. Le macleef, surtout, présente une bizarrerie anatomique à nulle autre pareille : ses jambes sont plus courtes d'un côté que de l'autre. Ce qui l'oblige à vivre à flanc de bar, et à se déplacer en suivant au plus près les courbes de niveau. Sans, bien sûr, jamais se retourner, sous peine d'une chute fatale avec son verre.
Animal social
Barbarisme de la nature ? Déformation génétique ? Adaptation à l'environnement particulier ? Quoi qu'il en soit, cette singularité est sans doute aussi ancienne que l'animal lui-même, puisqu'on la retrouve, fidèlement reproduite, sur une peinture rupestre des gorges de Jumia-Ölkky (Finlande). Les macleefs dont les pattes sont plus courtes du côté gauche sont appelés lévogyres, à l'inverse les autres sont dits dextrogyres. Et, dans un cas comme dans l'autre, cette dissymétrie latérale des membres ne leur simplifie pas la vie.
De cette vie et de ses mœurs, justement, que sait-on ? C'est à Thomas CCCP qu'il faut cette fois se référer. Agé de trente-deux ans, cet informaticien nourrit " depuis sa plus tendre enfance " une passion pour le macleef, à la chasse duquel son père l'emmenait souvent. Une passion qu'il apprit ensuite à satisfaire en simple observateur, partant chaque année dans les monts d'Arrée à sa recherche. Jusqu'à cet automne 1997, où il dit avoir enfin pu, caché au loin plusieurs jours durant, épier à loisir un petit troupeau. " Animal social, le macleef présente des modèles de comportement qui expriment clairement les relations de domination on de soumission. Le hurlement communautaire peut servi à rassembler ses membres, à communiquer avec d'autres hordes ou à faire connaître ses revendications territoriales ", précise-t-il sur le site Internet - remarquable - qu'il lui a consacré depuis lors. (http://www.ame-soeur.com/blogs-10308.htm)
Comme souvent dans le règne animal, c'est à la saison des amours que les rapports hiérarchiques entre individus atteignent leur paroxysme. " Les combats entre macleefs mâles pour obtenir les faveurs d'une femelle sont fréquents et, bien que brefs, d'une sauvagerie inouïe : deux macleefs en compétition s'affrontent toujours de front. Le premier qui est assez stupide pour se retourner pour faire face à l'autre perd l'équilibre et chute ", raconte Thomas CCCP. Une fois n'est pas coutume, ce n'est donc pas ici la raison du plus fort qui l'emporte, mais celle du plus intelligent. Quant à l'accouplement proprement dit, il suppose une bonne dose de self-control de la part du mâle : que celui-ci, aveuglé par le désir, dépasse sa dulcinée, et il lui faudra faire le tour entier de la montagne avant de l'approcher à nouveau.
Quand vient l'hiver, le macleef, chassé par le froid, descend vers les forêts d'altitude où il se nourrit d'épines de pins et de baies. C'est là que l'homme, de tous temps, a tenté de le capturer. La méthode est a priori infaillible : à l'affût dans un buisson, armé de patience et d'un sac de toile, vous attendez que la bête vous dépasse, puis vous sifflez. Piégé par sa légendaire curiosité, il se retourne et chute ; il ne reste plus qu'à l'attraper. Alors ? Pourquoi la chasse au macleef, simple et de bon sens, n'a-t-elle jamais été couronnée de succès ? Certains, à cette question, se prennent à ricaner. Ce sont sûrement des empêcheurs de tourner en rond.